LE SIGNE DE CONTRADICTION



Publié le 04/05/2024 sur internet
Publié dans le N°675 de la publication papier du Courrier de Rome



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La christologie en butte
au pluralisme religieux

1.Philosophe et théologien protestant, John Hick (1922-2012) est unanimement reconnu comme l’un des représentants les plus en vue du pluralisme religieux. Son idée principale est celle de l'égale dignité, vérité et efficacité en matière de salut de toutes les religions. Parmi ceux chez lesquels son influence s’est fait sentir, le plus célèbre est incontestablement le jésuite belge Jacques Dupuis (1923-2004). Appelé en 1984à l'Université Pontificale Grégorienne, à Rome, pour y enseigner la christologie, il est, de 1985 à 1995, consulteur au Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux. Son œuvre majeure, fruit de ses recherches et de son enseignement, sort en librairie en 1997, intitulée Vers une théologie chrétienne du pluralisme religieux. La Congrégation pour la Doctrine de la Foi, alors dirigée par le cardinal Joseph Ratzinger, met le livre en examen et publie une Notification dans l’Osservatore Romano du 26 février 2001. L'ouvrage de Dupuis n'est ni interdit, ni modifié, mais, dans le commentaire accompagnant cette Notification, les examinateurs entendent souligner « la gravité et le danger de certaines affirmations qui, tout en semblant modérées et, précisément à cause de cela, risquent d'être considérées avec hâte et ingénuité comme compatibles avec la doctrine de l'Eglise, notamment de la part de personnes sincèrement engagées dans la réussite du dialogue interreligeux ». On reproche tout spécialement au Père Dupuis un manque de clarté sur l’unicité du rôle du Christ dans le salut du monde, et des ambiguïtés sur la présence de l’action de l’Esprit-Saint dans les religions non-chrétiennes. A cette occasion, le cardinal Ratzinger fut amené à dénoncer l’œuvre et l’influence de John Hick comme étant à la source de ces graves ambiguïtés chez Jacques Dupuis.

2.Publiée par la Sacrée Congrégation pour la Doctrine de la Foi, approuvée et confirmée « certa scientia et apostolica sua auctoritate » par le Pape lui-même, laDéclaration Dominus Jesus date du 6 août 2000. Dans l’intention même du cardinal Ratzinger, il faut y voir le désaveu et la condamnation de cette théologie du pluralisme religieux, héritée de John Hick et trop prévalente chez Jacques Dupuis. En son numéro 14,la Déclaration rappelle le principe suivant : « Il faut donc croire fermement comme vérité de foi catholique que la volonté salvifique universelle du Dieu Un et Trine est manifestée et accomplie une fois pour toutes dans le mystère de l'incarnation, mort et résurrection du Fils de Dieu ». De la sorte, « les solutions qui envisageraient une action salvifique de Dieu hors de l'unique médiation du Christ seraient contraires à la foi chrétienne et catholique ». Lors de l’intervention où il prit la parole, au Bureau de presse du Saint-Siège, pour indiquer le contexte et la signification de la Déclaration Dominus Jesus, le cardinal Ratzinger dénonça les conceptions erronées présentes chez John Hick et Jacques Dupuis, selon lesquelles « croire qu'il existe une vérité universelle, contraignante et valable dans l'histoire elle-même, qui s'accomplit dans la figure de Jésus-Christ et qui est transmise par la foi de l'Église, est considéré comme une sorte de fondamentalisme qui constituerait une attaque contre l'esprit moderne et représenterait une menace contre la tolérance et la liberté ». Loin de ces idées fausses, le Préfet de la Congrégation pour la Foi entendait rappeler que « la prétention du christianisme à l'unicité et à l'universalité salvatrice découle essentiellement du mystère de Jésus-Christ qui poursuit sa présence dans l'Église, son Corps et son Épouse ».

3. Bien évidemment, tout ceci ne fait que rendre plus cruciale la question soulevée dans les articles précédents du présent numéro du Courrier de Rome et aggrave la difficulté qui se trouve à la base de cette interrogation. D’un côté, en effet, la nouvelle doctrine héritée de Vatican II et développée par Jean-Paul II et ses successeurs considère que la religion juive n’est pas extrinsèque à la religion chrétienne et qu’elle lui est d’une certaine manière intrinsèque , au point que les chrétiensne peuvent pas considérer le judaïsme comme une religion étrangère à la leur . D’autre part le judaïsme se définit essentiellement comme une religion qui entend procurer le salut à l’encontre du mystère du Christ et la nouvelle doctrine issue du post Concile tient que, loin de s’être substitué au judaïsme, le christianisme lui reconnaît sa valeur propre et spécifique sur le plan religieux et dans le mystère du salut. Comment, dans ces conditions, harmoniser ces deux points de vue et comment les harmoniser l’un et l’autre avec la doctrine rappelée par la Déclaration Dominus Jesus ?

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Une tentative théologique

4. Un théologien a voulu tenter cette entreprise, et il est assez remarquable que son explication rejoint celle tentée par le Pape émérite Benoît XVI, alors que son auteur est, lui aussi, à l’instar de Jacques Dupuis, redevable de son inspiration aux recherches de John Hick. Gavin D'Costa - c’est son nom - né en 1958 au Kenya et immigré en Grande-Bretagne en 1968, a étudié la théologie à l'université de Birmingham sous la direction de John Hick. Il a ensuite enseigné au West London Institute, à l'université de Bristol. Il a été professeur invité à Rome, successivement en 1998 à l'Université Grégorienne et en 2020-2021 à l'Université Pontificale Saint-Thomas d'Aquin. Ses recherches portent sur la théologie du dialogue interreligieuxet le dialogue judéo-catholique. Le fruit en est un livre, datant de 2019 mais dont la traduction française est tout récemment parue aux Editions du Cerf en 2023 : Doctrines catholiques sur le peuple juif après Vatican II. En quelques 300 pages, notre auteur essaye d’analyser les difficultés fondamentales soulevées par la nouvelle doctrine inaugurée depuis Vatican II. D’abord dans son principe (chapitre I) selon lequel l’Alliance contractée par Dieu avec le peuple juif est demeurée irrévocable. Ensuite dans ses conséquences (chapitre II à V), premièrement, le problème posé par la valeur toujours salvifique des rites de la religion juive (chapitre II), deuxièmement (chapitres III et IV), le problème posé par la promesse de la Terre réservée en Palestine au peuple juif (chapitre III) ainsi que par la volonté théologique de réaliser cette promesse, telle qu’elle s’exprime dans le sionisme (chapitre IV), troisièmement enfin le problème posé par la possibilité d’une mission catholique d’évangélisation à entreprendre auprès du peuple juif (chapitre V). Nous nous en tiendrons ici à la réflexion menée dans les deux premiers chapitres.

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Unicité salvatrice du christianisme et
valeur salvifique du judaïsme ?

5. Notre auteur a soin de distinguer les deux aspects de ce qu’il donne, dans le premier chapitre de son livre, pour le principe fondamental de la nouvelle doctrine. Selon celle-ci, l’Alliance avec le peuple juif est irrévocable, et est donc applicable au judaïsme rabbinique, c’est-à-dire au judaïsme actuel et contemporain. « Le Concile a énoncé la première partie de cette affirmation et le Pape Jean-Paul II a impulsé l’élan lié à la seconde. Ce n’est pas une déclaration infaillible et irrévocable dans sa forme actuelle, mais sa répétition continue par trois papes signifie qu’il faut y réfléchir et en dégager tout le sens » .

6. Notre auteur qualifie de « révolutionnaire » l’allocution prononcée par Jean-Paul II à Mayence, le 17 novembre 1980. Le Pape y parle précisément du « peuple actuel de l’Alliance conclue avec Moïse », marquant ainsi la différence d’avec l’Alliance nouvelle conclue lors de la venue de Jésus. « Cette expression a été ensuite répétée par lui sous différentes formes en 1982, deux fois en 1986 et à nouveau en 1991 » . Cette identification du judaïsme rabbinique avec les dons et les promesses de l’Ancien Testament s’est poursuivie sous les successeurs de Jean-Paul II, avec Benoît XVI lors de ses visites à la synagogue de Rome, en 2006 et 2010 , et avec François dans l’Exhortation apostolique Evangelii gaudium de 2013 . Elle a trouvé son expression synthétique dans le document publié, le 10 décembre 2015, par la Commission pour les relations religieuses avec le judaïsme, organe du Conseil pontifial pour la promotion de l’unité des chrétiens, « Les dons et l’appel de Dieu sont irrévocables » .

7. La doctrine enseignée jusqu’ici et suivie par les théologiens était que l’ancienne et première Alliance juive a été abrogée et transférée à l’Eglise du Christ – doctrine de la « substitution ». La nouvelle doctrine prêchée depuis Vatican II enseigne que ce n’est pas le cas, car l’Alliance juive est irrévocable. Dès lors, « quelle est la nouvelle relation entre catholiques et juifs, si le judaïsme est reconnu comme donné par Dieu ? ». Gavin D'Costa montre que les théologiens postconciliaires se départagent entre deux types de réponses. « L’un met l’accent sur l’indépendance de chaque alliance ; l’autre sur l’accomplissement, mais non l’abrogation ni la substitution, de la précédente. Cela soulève la question de savoir si l’accomplissement doit être clairement distingué de la substitution » . Le premier type d’explications est désigné par notre auteur comme étant la position de la « double alliance ». Elle correspond à l’idée que « Dieu a fait deux allliances, permanentes et séparées, chacune également efficace pour atteindre le but qui est d’amener les hommes vers le Dieu vivant » . Ce premier type se ramène dans son principe au pluralisme religieux, et il est réprouvé comme tel par la Déclaration Dominus Jesus . Toujours selon notre auteur, c’est donc le deuxième type d’explications qui correspond à la position du Magistère et de ses organes. Mais la difficulté y demeure tout de même, si l’on veut concilier ce deuxième type avec Dominus Jesus. En effet, « si l’on affirme que tout salut vient du Christ, même dans un judaïsme encore valide, ne subsiste-t-il pas une forme subtile de substitutionnisme ? Logiquement, il vaudrait mieux que les juifs deviennent chrétiens plutôt que de rester juifs, si le salut dans le judaïsme vient du Christ » . […] « Les affirmations de vérité auxquelles le catholicisme ne peut renoncer et qui sont faites parallèlement à l’affirmation selon laquelle l’alliance juive est irrévocable sont les suivantes : tout salut vient causalement de Jésus Christ ; Jésus Christ est le Messie juif qui reviendra à la fin des temps lors de ce qu’on appelle la seconde venue ; la plénitude de la vérité de Dieu est présente en Jésus Christ parce que Jésus Christ est l’incarnation de Dieu vrai Dieu et vrai homme. Le véritable défi pour le catholicisme est de tenir ces affirmations à la lumière de cette nouvelle affirmation : que l’alliance juive est valide. Ces affirmations peuvent-elles coexister ? » .

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De la substitution à l’accomplissement

8. La réponse affirmative à cette question passe, aux yeux de notre auteur, par une intelligence renouvelée de la notion d’ « accomplissement », intelligence qui devrait conduire à conclure que « l’accomplissement doit être clairement distingué de la substitution » . En cette hypothèse, s’il réalise « l’accomplissement » du judaïsme, le christianisme n’implique pas « l’éradication de l’alliance juive pour le peuple juif » et n’exige pas que « l’alliance soit invalide pour les juifs qui ne connaissent pas Jésus en tant que Messie, comme c’est le cas de la grande majorité d’entre eux » . La réflexion se concentre ici, dans le chapitre II du livre, autour du problème posé par la cessation des lois cérémonielles du judaïsme. « La tradition a estimé que leslois cérémonielles du judaïsme sont mortes [sans efficacité] et mortifères [source de péché]. La tradition de la loi cérémonielle comme étant morte et mortifèreest entrée dans les enseignements magistériels. Cela fait obstacle à la théologie de l’accomplissement. Celle-ci est incompatible avec les enseignements doctrinaux de l’Eglise, définis par le magistère dans Cantate Domino (1441) et réitérés dans Mystici corporis (1943). L’une et l’autre encyclique enseignent que la loi cérémonielle juive est morte et mortifère. Certains ajoutent à cette lourde liste les canons antérieurs du quatrième concile du Latran (1215), les canons 66-70. C’est une objection grave. Si elle est vraie, elle met un frein aux enseignements récents, car cela entraînerait une auto-contradiction magistérielle » . La notion de l’ « accomplissement », tel que notre auteur la définit et l’explique ici, entend surmonter l’opposition qui serait seulement apparente entre d’une part les enseignements du concile de Florence dans Cantate Domino et ceux de Pie XII dans Mystici corporis et d’autre par la nouvelle doctrine issue de Vatican II et développée parJean-Paul II et ses successeurs .

9. Notre auteur entend justifier sa démarche en faisant appel à la notion théologique de « l’ignorance invincible ». Gavin D’Costa pense en effet trouver dans le n° 840 du Nouveau Catéchisme de Jean-Paul II (1992) la mise à contribution de cette notion pour solutionner sa problématique. « Lorsque l’on considère l’avenir », dit le Catéchisme, « le Peuple de Dieu de l’Ancienne Alliance et le nouveau Peuple de Dieu tendent vers des buts analogues : l’attente de la venue (ou du retour) du Messie. Mais l’attente est d’un côté du retour du Messie, mort et ressuscité, reconnu comme Seigneur et Fils de Dieu, de l’autre de la venue du Messie, dont les traits restent voilés, à la fin des temps, attente accompagnée du drame de l’ignorance ou de la méconnaissance du Christ Jésus ». Cette précision semble devoir prendre ici toute son importance, si l’on admet que « les cérémonies rituelles du judaïsme ont été instituées par Dieu et ont été efficaces » et si l’on postule que « ce qui a mis un terme à leur efficacité est la désobéissance présumée du cœur et de la volonté de ceux qui accomplissaient de tels rites – car on considérait qu’ils rejetaient ainsi l’efficacité unique du salut en Jésus Christ » . Si l’on postule que l’efficacité ou la non-efficacité des rites de la loi ancienne tient aux dispositions subjectives de ceux qui les accomplissent, il devient possible d’entendre la notion de l’accomplissement dans un sens qui surmonte la contradiction apparente entre Florence et Vatican II, entre Pie XII et Jean-Paul II. Et c’est bien le genre de postulat que revendique notre auteur, lorsqu’il affirme ce qui suit : « S’ils n’ont pas librement rejeté le Christ, agissant par ignorance invincible, alors la pratique de ces rites peut encore être considérée comme divinement instituée et efficace, d’une manière non développée dans Cantate » .

10. Tout se passerait donc ici comme si la cessation de l’Ancienne Alliance, et de l’élection du peuple juif, serait formellement dépendante de l’attitude adoptée par les juifs à l’égard de Jésus de Nazareth. Le rejet coupable, allant de pair avec la connaissance suffisante du Christ Jésus, ferait cesser l’Alliance tandis que le rejet non coupable, allant de pair avec la méconnaissance du Christ Jésus et l’ignorance invincible de sa qualité de Messie et de Fils de Dieu, ne la ferait pas cesser et lui conserverait au contraire toute sa valeur et son efficacité salvifique. De la sorte, il devient possible de concilier les deux affirmations apparamment contradictoires du concile de Florence et du concile Vatican II, puisque si l’une nie et l’autre affirme la validité de l’Ancienne Alliance, la négation et l’affirmation ne portent pas sur le même sujet. Le concile de Florence nierait la validité de l’Alliance chez ceux des juifs qui rejettent le Christ de façon coupable, et en connaissance de cause, tandis que le concile Vatican II l’affirmerait chez ceux des juifs qui rejettent le Christ de façon non coupable, en raison d’une ignorance invincible. « Ainsi, on peut à juste titre conclure que les juifs de Vatican II sont l’objet d’une qualification différente de celle des juifs de Cantate. Bien que le mot utilisé soit le même, l’ignorance invincible présumée du référent juifs de Vatican II et la culpabilité présumée de rejet de la vérité dans Cantate signifient que le référent est différent dans chaque cas. Une fois cela reconnu, on ne peut plus soutenir que les enseignements magistériels ont fait volte-face » . L’argument réfuterait même aussi l’explication de la double alliance et justifierait l’explication de l’accomplissement. Il n’y a pas deux alliances ; il y a seulement une prise de conscience des juifs et une reconnaissance chez eux de ce fait que Jésus de Nazareth est le Messie : c’est en cela que la nouvelle alliance « accomplit » l’ancienne.

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Une contradiction révélée par Dieu

11. Pour avoir tenté d’éviter le pluralisme, ne risque-t-on pas de sombrer ici dans le relativisme subjectiviste ? Faut-il redire encore ici ce que nous avons souligné dans l’article précédent ? En toute vérité révélée, la cessation de l’Ancienne Alliance, et de l’élection du peuple juif est formellement indépendante de l’état d’âme et de conscience des juifs à l’égard de Jésus de Nazareth. Le fait que le rejet du Christ soit coupable ou non, le fait que lesjuifs aient reconnu ou le fait qu’ils aient méconnu Jésus de Nazareth comme le Messie et le Fils de Dieu ne changent rien à la cessation de l’Ancienne Alliance et de l’élection du peuple juif. Celle-ci devait découler en effet de la venue objective du Christ, aboutissement de la Promesse. Il ne suffit pas de nier le rejet coupable et d’affirmer l’ignorance invincible chez le peuple juif pour pouvoir nier que l’Ancienne Alliance a été révoquée et affirmer que le judaïsme actuelcontinue d’être le peuple élu de Dieu. En toute réalité l’élection du peuple juif a cessé, quoi qu’il en soit, par ailleurs, de la connaissance ou de l’ignorance de ce peuple à l’égard du Christ. Et cette cessation reste un fait objectif dans sa cause qui est l’avènement du Christ lui-même, signe objectif de la contradiction qui oppose désormais la Nouvelle et l’Ancienne Alliance, devenues incompatibles (Lc, II, 34). L’aboutissement est donc bel et bien celui d’une substitution.

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Le relativisme de Benoît XVI

12. L’explication tentée par le Pape émérite Benoît XVI découle du même présupposé faux qui empoisonne toute la réflexion de Gavin D'Costa. « Concernant la formule de l’Alliance jamais révoquée, qui est l’objet de notre recherche », écrit Joseph Ratzinger, « il est juste de dire qu’il n’y a pas de révocation de la part de Dieu. Mais la rupture de l’Alliance de la part del’homme fait bien partie de l’histoire réelle de Dieu avec Israël. […] Quel sens cela a-t-il pour notre question ? L’histoire de l’alliance entre Dieu et Israël est, d’une part, portée par la continuité du choix de Dieu qui est indestructible, mais elle est, d’autre part, codéterminée par tout le drame de la défaillance humaine. […] Oui l’amour de Dieu est indestructible. Mais la défaillance humaine, la rupture de l’alliance et ses conséquences intrinsèques (destruction du Temple, dispersion d’Israël, appel à la pénitence qui rend l’homme de nouveau apte à l’alliance) fait aussi partie de l’histoire de l’alliance entre Dieu et l’homme. L’amour de Dieu ne peut nier simplement le " non " de l’homme. […] Comment l’alliance peut-elle être aujourd’hui vécue ? C’est la question qui a divisé la réalité concrète de l’Ancien Testament en deux chemins, le judaïsme et le christianisme » .

13. Faut-il, là encore, redonner la même explication déjà établie à l’article précédent ? Il existe, certes, une distinction entre d’une part l’unicité et la continuité du dessein indestructible de Dieu et d’autre part sa réalisation concrète chez l’homme. Mais si celle-ci se présente sous la forme d’une dualité d’alliances, cela ne s’explique pas en raison de la défaillance humaine et cela ne résulte pas du « non » de l’homme, d’un « non » qui trouverait l’excuse d’une ignorance invincible. Cette dualité s’explique parce que Dieu a voulu tenir compte de ce qui est dans la nature de l’homme et qui est de passer progressivement de l’imparfait au parfait. L’imperfection essentielle à l’Ancienne Alliance devait nécessairement conduire à la cessation de celle-ci au profit de la perfection d’une Nouvelle Alliance, qui en serait l’aboutissement et qui se substituerait à elle comme l’âge parfait de l’homme s’oppose à l’âge imparfait de l’enfant. Ou encore, la Nouvelle Alliance du christianisme s’oppose à l’Ancienne Alliance du judaïsme, comme la réalité figurée s’oppose à la figurequ’elle supplante.

14.Nous dirions volontiers, avec le Docteur angélique , qu’il s’agit ici d’une opposition de relation, relation dece qui est mesuré à ce qui lui donne sa mesure : relation de la figure vis-à-vis de la réalité figurée - relation bien sûr non réciproque, car c’est la figure qui est mesurée par la réalité dont elle est la figure et non l’inverse. L’Ancienne Alliance était essentiellement relative à la Nouvelle, qui lui donnait sa mesure. La religion du judaïsme post-christique est tout autre : elle s’oppose au christianisme selon une opposition non plus de relation mais de privation. Ainsi est mise en lumière l’imposture de Jean-Paul II, et de ses successeurs, dont les discours voudraient présenter le rapport du judaïsme actuel au christanisme comme une opposition de relation, et réciproque. Fondée sur la supposée communication d’un même patrimoine commun.

15. « Lutter contre l’antijudaïsme », dit aux évêques de France le Grand rabbin de leur pays, « c’est aussi, bien sûr, lutter contre l’antisémitisme ». Mais c’est aussi lutter contre le christianisme. En 1933, Conrad Henry Moelhman, titulaire de la chaire d’histoire du christianisme à la Colgate-Rochester Divinity School, aux Etats Unis, écrivait déjà : « Celui qui débute dans l’étude du problème entre juifs et chrétiens trouve sans tarder que la raison ultime de l’antisémitisme, bien que le terme lui-même soit d’origine récente, est le Calvaire » . Car le Calvaire est l’expression de la Royauté du Christ, qui accomplit les Ecritures.

Noctem lux eliminat.
Abbé Jean-Michel Gleize

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