SAINT PIE X ET LE PEUPLE JUIF



Publié le 03/06/2024 sur internet
Publié dans le N°676 de la publication papier du Courrier de Rome



1.Nous avons présenté à nos lecteurs le petit livre, élaboré par le Service national pour les relations avec le judaïsme, organe de la Conférence des évêques de France. Son titre, « Déconstruire l’antijudaïsme chrétien », annonce le reniement systématique de la doctrine traditionnelle de l’Eglise.

2. A deux reprises, dans les Annexes qui font suite aux vingt chapitres du livre , les évêques de France déshonorent la grande figure du dernier Pape canonisé, en présentant celui-ci comme l’ultimeécho des pourvoyeurs d’un « antisémitisme » à présent honni par la nouvelle Eglise conciliaire. Deux propos de saint Pie X sont en effet rapportés, en de courtes citations extraites du Journal de l’écrivain austro-hongrois Theodor Herzl (1860-1904), le fondateur du mouvement sioniste, qui milita sa vie durant pour la fondation et la reconnaissance d’un Etat national juif, en Palestine. Quelques cinq mois avant sa mort survenue le 3 juillet suivant, celui-ci fut reçu en audience par le saint Pape, le 25 janvier 1904, et prit soin de relater sur 4 pages le détail de cette entrevue . Le livre publié sous la responsabilité du Président de la Conférence épiscopale des évêques de France se contente d’en extraire deux fois deux lignes, qui donnent une idée très appauvrie, et tronquée, en tout cas trop elliptique, de la pensée de saint Pie X. « Le peuple juif n’a pas reconnu Notre Seigneur, nous ne pouvons pas reconnaître le peuple juif » (p. 141) et « Si vous allez vous installer en Palestine, nous préparerons des églises et des prêtres pour vous baptiser tous » (p. 149). Le manichéisme des évêques de France trouve évidemment là un appoint de choix. Manichéisme dont Philippe Cheneaux évite au moins le simplisme, lorsqu’il renonce, dans son dernier livre , à donner une citation détachée de son contexte pour évoquer une « réponse courtoise, mais ferme sur le fond ».

3. Il nous a paru utile de restituer la pensée du grand Pape, en donnant ici la reproduction intégrale du passage où, dans son Journal, Theodor Herzl rend compte de son entretien avec Joseph Sarto. Nos lecteurs pourront ainsi juger sur pièces – et pas seulement sur la foi des évêques de France.

Abbé Jean-Michel Gleize

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26 janvier 1904, Rome.

Hier je me suis rendu chez le pape.Je connaissais déjà le chemin, que j’avais pris à plusieurs reprises en compagnie de Lippay . Je croisai des gardes suisses, des laquais ayant l’air d’ecclésiastiques et des ecclésiastiques ayant l’air de laquais, des officiers et camériers du pape.J’arrivai dix minutes avant l’heure, mais on ne me fit pas attendre. Je fus conduit chez le pape en passant par un grand nombre de petits salons.

Il me reçut debout et me tendit la main, que je ne baisai pas.Lippay m’avait dit que je devais le faire ; néanmoins je ne l’ai pas fait. Je crois que je me suis fait mal voir à cause de cela, car toute personne qui vient voir le pape s’agenouille devant lui et, pour le moins, lui baise la main.Cette question du baisemain m’avait beaucoup préoccupé.Je me sentis finalement soulagé de l’avoir tranchée.

Il s’assit dans un fauteuil, une sorte de trône pour occasions mineurse. M’ayant invité à m’asseoir tout près de lui, il me sourit amicalement en attendant que je prenne la parole.Je commençai : « Ringrazio Vostra Santità per il favore di m’aver accordato quest’audienza .- É un piacere », dit-il sur un ton bienveillant.Je m’excusai pour mon italien assez misérable, mais il me dit : « No, parla molto bene, signorCommendatore » . J’avais en effet, pour la première fois et sur le conseil de Lippay décidé de porter ma décoration turque. Du coup, le pape ne cessa de m’appeler « Commendatore ». C’est un bon gros curé de campagne pour qui le christianisme a gardé un caractère vivant, même dans ce palais du Vatican.

Je lui soumis brièvement mon affaire. Il répondit sur un ton sévère et catégorique (peut-être demeurait-il irrité par mon refus du baisemain) : « Nous ne pouvons pas soutenir ce mouvement. Nous ne pourrons pas empêcher les Juifs d’aller à Jérusalem, mais nous ne pouvons en aucun cas soutenir cela. Même si elle n’a pas toujours été sainte, la terre de Jérusalem a été sanctifiée par la vie de Jésus-Christ. En tant que chef de l’Église, je ne peux pas vous dire autre chose. Les Juifs n’ont pas reconnu notre Seigneur, c’est pourquoi nous ne pouvons pas reconnaître le peuple juif ». (Il avait prononcé le nom du Christ à la vénitienne : « Jesu » plutôt que « Gesu ».)Et voilà, pensai-je, le vieux conflit qui recommence entre Rome et Jérusalem ; lui représente Rome, moi Jérusalem.

Je me montrai, de prime abord, conciliant. Je récitai ma phrase usuelle à propos de l’extraterritorialité des Lieux saints : ressacrae extra commercium.Cela ne l’impressionna pas beaucoup. Jérusalem, selon lui, ne doit pas passer dans les mains des Juifs.« Mais que dites-vous, Saint-Père, de la situation actuelle ? Demandai-je.- Je sais bien qu’il est désagréable de voir les Turcs en possession de nos Lieux saints, répondit-il. Nous sommes forcés de le supporter. Mais soutenir les Juifs pour qu’ils obtiennent, eux, c’est une chose que nous ne pouvons pas faire ». Je soulignai que notre motivation était la détresse des Juifs, et que nous entendions laisser de côté les questions religieuses.« Oui, dit-il, mais nous, et plus spécialement moi en tant que chef de l’Église, ne le pouvons pas. Deux cas peuvent se présenter. Ou bien les Juifs restent fidèles à leur croyance et continuent d’attendre le Messie, qui pour nous est déjà venu. Dans ce cas ils nient la divinité de Jésus, et nous ne pouvons rien faire pour eux. Ou bien ils vont là-bas sans aucune religion, et dans ce cas-là nous pouvons encore moins les soutenir.La religion juive a été remplacée par la doctrine du Christ, et dès lors nous ne pouvons plus reconnaître son existence. Les Juifs, qui auraient dû être les premiers à reconnaître Jésus-Christ, ne l’ont pas fait jusqu’à ce jour ». Je faillis dire : « C’est ce qui arrive dans toutes les familles. Nul n’est prophète dans sa famille. » Au lieu de cela, je déclarai : « La terreur et les persécutions n’étaient peut-être pas les meilleurs moyens pour éclairer les Juifs ». Il répliqua, cette fois avec une simplicité désarmante : « Notre Seigneur est arrivé sans disposer d’aucune puissance. Il était pauvre. Il est venu en paix. Il n’a persécuté personne, on l’a persécuté. Même les Apôtres l’ont abandonné. Ce n’est qu’ensuite qu’il a grandi. C’est seulement au bout de trois siècles que l’Église a été mise en place. Les Juifs avaient donc le temps de reconnaître la divinité de Jésus-Christ sans aucune pression extérieure. Mais ils ne le font toujours pas àl’heure qu’il est ».

« Mais, Saint-Père, dis-je, la situation des Juifs est épouvantable. Je ne sais si Votre Sainteté réalise toute l’ampleur de ce drame. Nous avons besoin d’un pays pour les persécutés.- Mais cela doit-il être Jérusalem ? demanda-t-il.Nous ne demandons pas Jérusalem, précisai-je, mais la Palestine, seulement le pays profane ». Il répéta : « Nous ne pouvons pas soutenir cela.- Connaissez-vous, Saint-Père, la situation des Juifs ? questionnai-je.- Oui, je l’ai connue à Mantoue, répondit-il. Il y a des Juifs là-bas. J’ai d’ailleurs toujours eu de bonnes relations avec les Juifs. Tout récemment, un soir, j’ai eu la visite de deux Juifs. Il est vrai qu’il existe des rapports qui se situent en dehors de la religion : des rapports de courtoisie et de charité. Nous ne refusons aux Juifs ni l’une ni l’autre. Du reste, nous prions pour eux, afin que leur esprit s’éclaire. Précisément en ce jour, nous célébrons la fête d’un incroyant qui, sur le chemin de Damas, s’est converti de façon miraculeuse à la vraie croyance . Ainsi, si vous allez en Palestine et si vous y installez votre peuple, nous préparerons des églises et des prêtres pour vous baptiser tous ».

A ce moment, le comte Lippay venait de se faire annoncer. Le pape l’autorisa à entrer. Le comte s’agenouilla, lui baisa la main et prit ensuite la parole pour lui raconter notre « miraculeuse » rencontre à la brasserie Bauer à Venise. Le « miracle » avait consisté dans le fait qu’il avait changé son plan de voyage, car à l’origine il avait eu l’intention de passer la nuit à Padoue. Puis il rapporta que, au cours de cette rencontre, j’avais exprimé le souhait de pouvoir baiser les pieds du Saint-Père. Le pape, écoutant cela, fit une tête , puisque je ne lui avais même pas baisé la main. Lippay raconta encore que je m’étais exprimé au sujet de Jésus-Christ en reconnaissant sa noblesse de caractère. Le pape continua à lui prêter l’oreille tout en prisant une pincée de poudre de temps en temps, puis en se mouchant dans un grand mouchoir rouge en coton. C’est ce comportement de paysan qui, plus que tout le reste, me le rend sympathique et respectable.Lippay, manifestement, tenait à expliquer pourquoi il m’avait introduit, et peut-être à s’en excuser. Mais le pape dit : « Vous avez bien fait. Je suis heureux que vous m’ayez amené le " signor Commendatore " ». Mais, concernant l’affaire elle-même, il répéta ce qu’il m’avait dit : Non possumus !

Il nous donna congé. Lippay resta longtemps agenouillé devant lui tout en lui faisant des baisemains, en veux-tu en voilà. Je notai que le pape aimait cela. Cependant, pour ma part, je me contentai de lui serrer la main avec chaleur et de m’incliner profondément.L’audience avait duré environ vingt-cinq minutes.

Je visitai ensuite les Chambres de Raphaël, où je passai une heure. Il y avait là un tableau représentant l’empereur agenouillé en face du pape, assis, en train de le couronner. C’est ainsi que le veut la tradition romaine .

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